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L’art du quilt contemporain en France

Article de Sandra Sider
 [1] paru dans Quilters Newsletter n° 420, février/mars 2011, pages 39-43.

Quand les quilts
 [2]
de l’exposition mémorable de 1977 au Musée Whitney d’art américain à New York ont été présentés un an plus tard au Musée des Arts Décoratifs à Paris, le public français a été surpris.

Beaucoup d’artistes textiles français se souviennent de cette exposition comme de la première fois où des quilts ont été présentés dans un musée, ce qui les assimilait à des œuvres d’art. D’autres artistes ont découvert la tradition américaine du quilt à la même époque, dans des magazines, ou par des voyages en Californie ou au Texas. En 1970, une américaine expatriée, Diane de Obaldia, qui avait commencé à collectionner et à vendre des quilts dans un magasin en Normandie, a ouvert son magasin à Paris, Le Rouvray, où elle présente une quantité impressionnante de tissus et d’ornements. En 1976, elle a organisé les premiers cours de patchwork -le mot français pour toutes les techniques de fabrication de quilts-, et un grand nombre d’artistes françaises y ont appris comment construire leurs œuvres.

L’enthousiasme pour le quilt traditionnel et le quilt moderne a grandi rapidement pendant les années 1980, et l’Association Française du Patchwork a été créée en 1984. Aujourd’hui, sous le nom Association France-Patchwork, elle regroupe plus de 15000 membres qui créent, pour la plupart, des quilts traditionnels. Cependant dans chaque numéro du magazine de l’association Les Nouvelles du Patchwork et de la Création Textile, il y a une place réservée aux œuvres de création. De plus, le magazine a publié des articles sur les artistes majeurs qui, tels Michael James, ont enseigné le patchwork en France. Les artistes créatives ont créé des petits groupes locaux, en particulier Textile Impact et Les Lilies, dont les membres habitent principalement en région parisienne. Aujourd’hui, environ quarante personnes en France créent des quilts d’art contemporain. Plusieurs sont des membres professionnels de Studio Art Quilt Associates (SAQA).

Edith Raymond, Anne Woringer et Cosabeth Parriaud sont trois des plus anciennes artistes. Le dessin de leurs œuvres est fondé sur des grilles. Edith Raymond a étudié à l’Académie des Beaux Arts de Paris dans les années 1960, et elle créé des quilts abstraits et joyeux. Elle attribue le choix de couleurs très vives à l’influence des quilts amish et aux travaux de Henri Matisse et de Victor Vasarely.

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"Abécédaire" par Edith Raymond (Paris)
188 cm x 188 cm, 2007

Les œuvres récentes d’Anne Woringer utilisent des signes et des symboles ésotériques, messages mystérieux de formes simples et élégantes. Dans Crop Circles II, elle ajoute de nombreuses lignes noires pour obtenir un décalage des valeurs tonales. Un nombre réduit de couleurs lui permet de focaliser l’attention sur le contenu symbolique de ses œuvres.

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"Crop Circles II" par Anne Woringer (Paris)
155 cm x 158 cm, 2007

Cosabeth Parriaud a travaillé vingt ans au Rouvray, et a été une des fondatrices du club Les Lilies. Son esthétique est minimaliste, sur le mode abstrait. Elle peint sur les tissus qu’elle assemble ensuite dans des constructions dont elle aime la "liberté de mouvement" quand elles sont accrochées sur les murs.

Les artistes françaises qui préfèrent les compositions abstraites assemblent souvent de tout petits carrés ou bandes de tissus, qui mettent en valeur l’aspect manuel des quilts d’art. Le Point du Jour de Solange Lasbleis est un bon exemple de ces petits morceaux de tissus assemblés avec minutie et raffinement. Après des patchworks plus classiques, ses œuvres récentes incluent des assemblages de morceaux de vêtements. En 2001, elle a créé un petit groupe d’artiste textiles en région parisienne, Autour du Fil.

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"Le point du jour" par Solange Lasbleis (Châtillon)
145 cm x 145 cm, 2008

Gabrielle Paquin assemble aussi de fines bandes de tissus, souvent en compositions courbes. Elle emploie des contrastes de textures et de couleurs pour créer des surfaces spectaculaires avec une grande profondeur. Marie Thérèse Rjewsky utilise aussi de longues et minces bandes de tissus, mais ses compositions sortent de la juxtaposition spontanée de couleurs saturées. Née en Belgique, Marie Thérèse Rjewsky est une artiste autodidacte dont les œuvres rappellent celles de l’artiste Africaine-Américaine Anna Williams.

Les quilts en bandes de Brigitte Daniel Allégro, fondatrice du "Studio Patchwork – Art Textile", équilibrent les valeurs tonales, comme le montre Pavement de café.

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"Pavement de café" par Brigitte Daniel Allégro (Castelnau d’Estrétefonds)
130 cm x 160 cm, 2008

D’autres artistes françaises créent des dessins abstraits qui illustrent les tissus dans leurs œuvres. La majestueuse Porte Sacrée de Maryvonne Deville-Guillot est couverte de morceaux de tissus déchirés, alors que Jacqueline Verbica utilise une trace diagonale rouge pour séparer la matière gris sombre de son quilt Déchirure.

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"Porte sacrée" par Maryvonne Deville-Guillot (Rennes)
112 cm x 100 cm, 2008
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"Déchirure" par Jacqueline Verbica (Bures-sur-Yvette)
110 cm x 110 cm, 1997

Dans sa Roumanie natale, Ina-Georgeta Statescu a étudié le dessin de mode avec un accent particulier sur les broderies ornementales. Dans ses œuvres chatoient des tissus métalliques brodés intensément de fils d’or et d’argent. Le livre Art textile : Reflets d’or et d’argent (Éditions de Saxe 2005) présente les œuvres d’Ina-Georgeta avec des poèmes de Paul Verlaine.

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"La cinquième saison" par Ina-Georgeta Statescu (Noisy-le-Grand)
82 cm x 82 cm, 2006

La beauté naturelle de la France a inspiré depuis longtemps les artistes françaises qui mêlent abstraction et réalisme. Au fil des jours de Marie-José Michel s’inspire du passage des saisons dans un jardin nocturne. Élevée dans une famille de l’industrie textile, Marie-José produit maintenant ses propres imprimés.

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"Au fil des jours" par Marie-José Michel (Rouen)
183 cm x 152 cm, 2008

Les Vagues de Dominique Arlot incarnent "la tension engendrée par le contraste du noir et du blanc", son sujet principal depuis quatre ans. Ses voyages au Japon lui ont inspiré de nombreuses œuvres.

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"Vagues" par Dominique Arlot (Lyon)
100 cm x 100 cm, 2009

Pour France Bréchignac, c’est le tissus lui-même qui inspire la forme du quilt : "La texture prend l’initiative, et la couleur, alors que la forme ne vient qu’ensuite". Au clair de la Lune utilise les textures pour suggérer des ombres et d’autres variations tonales.

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"Au clair de la lune" par France Bréchignac (Paris)
124 cm x 132 cm, 2009

Michèle Clares qui a étudié les arts plastiques commence toujours ses dessins réalistes à l’aquarelle, avant de les réinterpréter avec des tissus de textures variées. Christine Peyret organise les couleurs avec des effets très subtils dans son installation en neuf parties, Sag Mir Wo die Blumen Sind (Dis-moi où sont les fleurs).

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"Sag Mir Wo die Blumen Sind" par Christine Peyret (Aurec-sur-Loire)
41 x 41 cm, 2008

Plusieurs artistes en France ont une préférence pour un style narratif. Ségolène Diamant-Berger a été influencée au milieu des années 1990 par les quilts politiques qu’elle a découverts à Houston : "Cette façon de raconter une histoire… m’a beaucoup attirée et inspirée." Son quilt Le grand passage illustre de façon saisissante le trafic des esclaves qui partait de Nantes, un port au sud de la Bretagne.

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"Le grand passage" par Ségolène Diamant-Berger (Cornillé-les-Caves)
264 cm x 244 cm, 2004

Le cerf magnifique de Léa Stansal est un exemple de son amour de l’imaginaire et de sa façon très personnelle de raconter des histoires.

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"Le cerf magnifique" par Léa Stansal (Joinville-le-Pont)
140 cm x 178 cm, 2007

Geneviève Attinger habite en Bretagne et travaille dans des styles variés, incluant de compositions figuratives basées sur des histoires implicites. Comme beaucoup de ces artistes, elle a participé récemment à des concours. Concarneau-Wesserling associe un village de pécheurs bretons et des motifs textiles du dix-neuvième siècle fabriqués à Wesserling en Alsace. Aujourd’hui, l’écomusée textile du Parc de Wesserling organise des expositions de quilts artistiques contemporains.

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"Concarneau-Wesserling" par Geneviève Attinger (Pontivy)
100 cm x 100 cm, 2009

Beaucoup parmi ces dix-huit artistes ont exposé au Quilt National à Athens (Ohio) et au Festival International de Houston (Texas). La section Artexture de la compétition biennale de l’association France-Patchwork est une autre occasion prestigieuse pour ces artistes de présenter leurs œuvres. L’exposition commence dans la ville alsacienne de Sainte-Marie-aux-Mines, puis elle circule en France pendant deux ans. Il y a presque quarante ans qu’une exposition de quilts américains dans un musée français a inspiré ce mouvement. Il faut espérer que les œuvres remarquables créées par ces artistes vont inspirer une nouvelle génération qui continuera à explorer les techniques du quilt comme moyen d’expression artistique.

[1Sandra Sider est une artiste, porte-parole du quilt, qui habite à New York. Elle est vice-présidente de Studio Art Quilt Associates et l’auteur de "Pioneering Quilt Artists, 1960-1980 : A New Direction in American Art" (Photoart Publishing, 2010).

[2NdT : Le mot américain "Quilt" (dérivé du mot français "couette") a été gardé pour désigner ces œuvres faites de trois couches de tissus cousues ensemble, de préférence au mot "Patchwork" qui désigne les techniques d’assemblage de morceaux de tissus pour créer la partie visible des ces œuvres.